Algeria Gate : Le Maroc a-t-il utilisé son appareil de renseignement pour surveiller des personnes jusque sur le sol espagnol ? Un nouveau rapport d’Amnesty International publié dernièrement apporte des éléments nouveaux sur cette question. L’organisation consacre 126 pages à ce qu’elle appelle la « machine de surveillance marocaine ». Elle y documente l’usage du logiciel espion Pegasus contre des journalistes, des militants, des avocats et des responsables politiques, y compris hors du Maroc.
En effet, dans un article publié ce 03 octobre, le quotidien espagnol « El Mundo » revient sur ces révélations et s’attarde sur le volet espagnol du dossier, ainsi que sur le rôle de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), le renseignement intérieur marocain.
Ainsi, d’après Amnesty International, les opérations n’ont pas visé seulement les opposants présents au Maroc. L’organisation dit avoir identifié une campagne transfrontalière touchant des Marocains installés en Europe et des personnalités étrangères.
L’Espagne est l’un des terrains principaux de cette activité. Le premier téléphone espagnol repéré par les enquêteurs est celui d’Aminatou Haidar, militante sahraouie des droits humains. Son appareil aurait été infecté le 11 mai 2018, selon une analyse menée par l’organisation.
La surveillance se serait ensuite élargie. En 2019, plusieurs personnes sont ciblées, dont le journaliste marocain installé en Espagne Hussein Majdoubi et le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, connu pour ses enquêtes sur le Maroc.
L’élargissement des cibles est l’un des points les plus délicats du dossier. Amnesty affirme que Pegasus a aussi servi contre des responsables politiques et des personnalités institutionnelles.
Le rapport attribue au Maroc les attaques visant, en 2021, les téléphones des ministres espagnols de la Défense, de l’Intérieur et de l’Agriculture.
Le fonctionnement de Pegasus explique en partie la gravité des faits rapportés. Certaines attaques reposaient sur une technique dite « zéro clic » : le téléphone est infecté sans que la victime ait à ouvrir un lien ni à faire quoi que ce soit.
D’ailleurs, Amnesty affirme aussi avoir relié plusieurs attaques grâce à des infrastructures techniques communes. La répétition de certains éléments techniques permettrait, selon l’organisation, de regrouper les opérations et d’identifier un même opérateur.
Plus largement, l’enquête conclut que la DGST a utilisé Pegasus au Maroc entre 2017 et 2021, avec des indices d’un usage possiblement plus tardif. L’ONG affirme également que les journalistes et les défenseurs des droits humains figuraient parmi les principales catégories visées dès les débuts du système.
Ces révélations prennent donc un relief particulier quand on les replace dans la crise diplomatique de 2021 entre l’Espagne et le Maroc. Celle-ci avait éclaté après l’hospitalisation en Espagne de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario, avant que les relations entre Madrid et Rabat ne se dégradent fortement.
Pour Amnesty International, l’affaire Pegasus illustre surtout l’extension d’un système de surveillance au-delà des frontières marocaines. L’organisation réclame des enquêtes indépendantes et demande la suspension des transferts de technologies de surveillance vers le Maroc tant que des garanties suffisantes en matière de droits humains ne sont pas en place.
Documenté à la fois par les analyses techniques d’Amnesty et par la presse espagnole, le dossier replace les pratiques de surveillance attribuées aux services marocains au centre des interrogations européennes.