Algeria Gate: Sonia Mabrouk n’a pas mis longtemps à prouver que son passage de CNews à BFMTV n’a changé que l’adresse du studio. La boussole de son discours sur l’Algérie est restée exactement la même. Dès sa première apparition sur la nouvelle chaîne, la journaliste franco-tunisienne a replongé dans le registre habituel qui réduit l’Algérie à un adversaire permanent, prêt à l’emploi, convoqué à volonté et accusé avant même que les faits ne soient examinés.
L’ancien diplomate algérien Amar Belani n’a pas laissé passer cette dégringolade professionnelle. Il a démonté la méthode de Mabrouk et conclu que son parti pris n’est plus un choix éditorial discutable. Il s’est solidifié en une approche systématique : blâmer d’abord l’Algérie, l’insérer mécaniquement dans un récit politique chargé, et, quand cela arrange, recycler sans hésitation des affirmations mensongères.
L’intervention de Belani intervient alors que Mabrouk lance son émission quotidienne 100 % Mabrouk sur BFMTV, dans la case de choix de 18 h 50 à 21 h, cinq soirs par semaine. Le Monde a qualifié cet engagement de pari coûteux pour reconquérir des parts d’audience à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. Deux heures complètes dans l’une des plages les plus influentes de la télévision française ne constituent pas une mission journalistique ; c’est un investissement politique.
Le vrai problème, insiste Belani, n’est pas qu’une journaliste change de chaîne. C’est le bagage qu’elle a emporté avec elle : un discours qui traite l’Algérie comme une matière première électorale et comme un ennemi extérieur bien utile pour mobiliser la droite française dès que l’audimat ou une échéance politique l’exigent. « Son parti pris, comme celui de plusieurs figures fabriquées à l’intérieur de CNews, n’est plus une simple orientation éditoriale : c’est devenu une méthode fixe », a observé Belani. À mesure que la course présidentielle se rapproche, le calendrier de ce discours devient encore plus révélateur. L’Algérie n’est jamais invitée sur ces plateaux pour expliquer ses positions ou éclairer la complexité des relations bilatérales. On la sort comme le méchant télévisuel permanent, déjà coupable avant la première question.
Belani va droit au fond : s’agit-il encore de journalisme, ou est-ce devenu un « règlement de comptes permanent » ? Le vrai journalisme part des faits, équilibre les éléments, accorde le droit de réponse et laisse les verdicts préconçus hors du studio. Transformer l’Algérie en accusée permanente et bâtir chaque échange sur des prémisses accusatrices n’est pas une enquête. C’est la fabrication délibérée d’un préjugé public.
Mabrouk a quitté CNews et Europe 1 en février 2026, mais elle est arrivée à BFMTV chargée de plus d’une décennie de bagages accumulés au sein de l’empire médiatique de Vincent Bolloré. Avant même le lancement de son émission, l’Association des journalistes de BFMTV a publiquement rappelé à la direction que la chaîne est censée reposer sur « les faits et le reportage de terrain avant les opinions », et que l’indépendance, la neutralité et le traitement non partisan de l’information sont non négociables. Des journalistes français eux-mêmes ont tiré la sonnette d’alarme sur le risque d’importer le style polarisant de CNews. La rapidité avec laquelle Mabrouk est revenue à la charge contre l’Algérie montre qu’un changement de logo n’allait jamais produire un changement de méthode.
Sa sortie formelle de CNews n’a pas non plus rompu ses liens avec la sphère culturelle Bolloré. Depuis 2025, elle dirige l’empreinte « Pensée libre » chez Fayard; un autre actif de Bolloré devenu plateforme d’édition privilégiée pour des figures de la droite et de l’extrême droite françaises, de Jordan Bardella et Philippe de Villiers à Éric Ciotti et Alain de Benoist. Ces connexions ne rendent pas automatiquement faux chaque mot qu’elle prononce, mais elles détruisent toute prétention à une arrivée neutre sur BFMTV. Le professionnalisme exige une ligne claire entre l’information et la conviction personnelle. L’acharnement de Mabrouk à traîner l’Algérie au banc des accusés prouve que la conviction était déjà rédigée avant que les questions ne commencent.
Ce style de discours s’intensifie à l’approche des élections présidentielles. Plutôt que de demander des comptes à la classe politique française pour ses échecs économiques et sociaux, il est plus facile et plus rentable de chasser un bouc émissaire extérieur. L’Algérie remplit parfaitement ce rôle dans l’imaginaire de la droite : immigration, mémoire, visas, sécurité, diaspora, souveraineté… chaque dossier est tordu jusqu’à ce que l’Algérie apparaisse comme l’origine du problème, peu importe à quel point la réalité est plus complexe.
L’interview politique se trouve ainsi vidée de sa fonction. Au lieu d’interroger le pouvoir français, le studio devient une scène où l’on recycle un complexe colonial non résolu. L’Algérie indépendante et souveraine refuse le rôle d’ancienne colonie encore censée recevoir des ordres de Paris. Quand elle rejette ce statut subalterne, le micro devient une arme de punition médiatique.
La contradiction est flagrante. Mabrouk brandit la bannière de la souveraineté française tout en s’irritant de la souveraineté algérienne. Elle exige la protection des intérêts nationaux français tout en traitant la défense par l’Algérie de ses propres intérêts comme une provocation. Elle célèbre l’indépendance de décision à Paris tout en attendant d’Alger qu’elle accepte la place de partenaire junior obéissant. Ce ne sont pas de simples doubles standards. Ce sont les réflexes résiduels d’un esprit colonial qui considère la souveraineté comme un privilège français et tout exercice algérien de celle-ci comme une insolence inacceptable.
L’Algérie n’a besoin ni d’un certificat de bonne conduite de Sonia Mabrouk, ni d’un feu vert de BFMTV pour défendre ses intérêts, sa mémoire, sa diaspora ou ses choix nationaux. Le président Abdelmadjid Tebboune n’est pas mesuré à l’aune de l’approbation des studios parisiens. Il l’est à sa capacité de protéger la souveraineté algérienne et de mener une relation équilibrée avec la France; libre à la fois de la nostalgie du colonisateur et de la soumission de l’ancien colonisé.
Belani replace donc la question dans son juste cadre. L’objection ne porte pas sur le droit d’une journaliste française de critiquer l’Algérie. Elle porte sur la transformation de la critique en machine d’accusation permanente, de l’interrogatoire en procès arrangé d’avance, de l’opinion en information fabriquée, et de l’Algérie en bouc émissaire électoral. Une journaliste peut poser les questions les plus dures. Dès l’instant où elle décide des réponses à l’avance et n’invite l’invité que pour décorer un verdict déjà prêt, elle cesse de pratiquer le journalisme.
BFMTV, qui a parié sur Mabrouk pour récupérer son audience avant 2027, se trouve face à un test anticipé. Soit elle défend son engagement déclaré en faveur des faits et de la neutralité, soit elle laisse une seconde CNews s’enraciner dans ses propres studios. Une chaîne peut acheter un nom et lui offrir deux heures chaque soir. Elle ne peut pas acheter la crédibilité une fois qu’un pays entier est réduit à un carburant bon marché dans la guerre de l’audimat.
Quand une nation devient une cible régulière de soupçons et de blâmes, quand son président est traîné dans des querelles franco-françaises qui n’ont rien à voir avec les questions posées, et quand la condamnation remplace systématiquement la preuve, il ne s’agit plus de « journalisme combatif ». C’est un activisme politique qui porte un masque télévisuel et emballe le préjugé en paquet d’information.
Le verdict de Belani est sans appel : « Quant au journalisme au sens professionnel, il ne semble pas avoir grand-chose à voir avec cette approche. » Cette seule phrase résume tout le problème. L’enjeu n’est pas la dureté de la question. C’est l’absence totale de distance entre la journaliste et son hostilité, entre l’information et la campagne, entre l’écran et le règlement de comptes. Sonia Mabrouk a changé de chaîne. Son discours sur l’Algérie reste verrouillé dans les studios Bolloré; mêmes accusations, même ennemi désigné, même confusion entre journalisme et vendetta politique.

