Algeria Gate : Et si la carte du monde que vous avez toujours connue avait faussé, depuis des générations, votre perception réelle des superficies ? C’est la question que pose, avec de plus en plus d’insistance, un débat cartographique vieux de plusieurs siècles mais redevenu brûlant d’actualité : celui de la projection de Mercator.
Une invention de génie… mais pas pour mesurer les surfaces
Mise au point en 1569 par le mathématicien et géographe flamand Gérard Mercator, cette projection a permis, pour la première fois, de représenter la totalité de la surface sphérique de la Terre sur une carte plane tout en conservant les angles un atout précieux pour la navigation maritime à l’époque des grandes découvertes, Quatre cent cinquante-sept ans plus tard, elle reste l’une des représentations du monde les plus utilisées, y compris par des plateformes numériques comme Google Maps.
Le problème est ailleurs : si la projection de Mercator conserve les angles, elle déforme considérablement les distances et les surfaces, en les amplifiant à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur et que l’on se rapproche des pôles, Résultat : les territoires situés aux hautes latitudes Europe, Amérique du Nord, Russie apparaissent visuellement bien plus vastes qu’ils ne le sont réellement, tandis que les régions proches de l’équateur, comme l’Afrique ou l’Amérique du Sud, semblent nettement plus petites que leur superficie réelle.
L’Afrique, principale victime de la distorsion
L’exemple le plus frappant concerne le continent africain, Sur une carte de Mercator, l’Afrique apparaît de taille équivalente au Groenland, alors qu’elle est en réalité 14 à 15 fois plus étendue, Le continent africain, avec ses 30,4 millions de km², pourrait à lui seul contenir simultanément les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Japon et la majeure partie de l’Europe occidentale.
Autre illustration marquante : sur une carte de Mercator, la Russie semble occuper une surface comparable à celle de l’Afrique entière, En réalité, elle est presque deux fois plus petite (17,1 millions de km², contre 30,4 millions de km² pour le continent africain), Le géographe allemand Arno Peters résumait déjà ce constat en expliquant qu’en élargissant l’Europe et l’Amérique du Nord, la projection de Mercator avait contribué à donner à ces régions un sentiment de suprématie visuelle sur le reste du monde.
Et l’Algérie dans tout ça ?
Le cas de l’Algérie illustre bien cette distorsion à une échelle plus fine, Pays le plus vaste d’Afrique et du monde arabe avec environ 2,38 millions de km², l’Algérie est souvent comparée, sur une carte de Mercator, à des territoires bien plus petits en réalité. Le chef de la diplomatie française a lui-même récemment cité l’exemple du Groenland qui semble presque aussi vaste que tout le continent africain sur une carte de Mercator en rappelant qu’il est en réalité à peu près de la même taille que la République démocratique du Congo ou l’Algérie.
Ce simple rapprochement donne la mesure du problème : un pays qui domine par sa superficie le continent africain et le monde arabe se retrouve, sur la carte la plus communément utilisée dans le monde, visuellement réduit à l’équivalent d’un territoire polaire glacé et faiblement peuplé.
Un débat qui dépasse la géographie
Ce constat, loin d’être anecdotique, a pris une dimension politique et institutionnelle ces derniers mois, L’Union africaine a formulé une proposition officielle visant à abandonner progressivement la projection de Mercator au profit de projections dites « équivalentes », qui préservent les proportions réelles des surfaces, comme la projection Equal Earth ou la projection de Gall-Peters, Cette démarche s’inscrit dans une critique géopolitique plus large, visant à corriger la perception faussée de la taille du continent africain, historiquement sous-dimensionné sur les cartes par rapport aux pays des hautes latitudes.
Plusieurs pays occidentaux ont d’ailleurs commencé à suivre ce mouvement, La diplomatie française a récemment annoncé l’abandon de la projection de Mercator au profit de représentations plus fidèles, estimant qu’une carte n’est jamais totalement neutre et que les superficies que l’on y voit ne correspondent pas aux superficies réelles, donnant une importance visuelle démesurée à certaines puissances par rapport à l’Afrique, à l’Amérique latine ou à l’Asie du Sud-Est.
Changer de carte ne change pas le monde, mais change le regard
Comme le rappellent plusieurs cartographes, adopter une projection plus fidèle aux surfaces réelles ne modifie évidemment rien à la géographie du monde, Mais cela peut changer, en profondeur, la manière dont des générations entières perçoivent inconsciemment le poids et la place de certains continents au premier rang desquels l’Afrique, deuxième plus grand continent de la planète, trop souvent minimisée par plus de quatre siècles et demi de cartographie héritée d’un autre temps.


