Tribune d’opinion signée par David Hearst (rédacteur en chef exécutif de Middle East Eye)

Algeria Gate: Dans une tribune au ton particulièrement acerbe, David Hearst, rédacteur en chef exécutif de Middle East Eye, affirme que les Émirats arabes unis, à l’instar des États-Unis et d’Israël, s’emploient à normaliser un état de guerre permanente au Moyen-Orient. Selon lui, Mohamed ben Zayed reproduit l’erreur classique des grandes puissances qui misent sur la force brute plutôt que sur le soft power.
Hearst commence par rappeler que Vladimir Poutine comme Donald Trump refusent d’appeler « guerre » leurs campagnes militaires; en Ukraine et contre l’Iran, malgré leur coût humain et matériel exorbitant. Il cite l’exemple frappant de l’équipage du porte-avions américain USS Abraham Lincoln, qui a passé 286 jours consécutifs en mer et est rentré visiblement épuisé. Le même déni, suggère-t-il, caractérise désormais la posture régionale d’Abou Dhabi.
Des évaluations du renseignement américain indiquent, selon Hearst, que l’Iran est sorti de la récente confrontation plus confiant dans ses capacités militaires. Téhéran a officiellement annoncé un virage doctrinal vers des opérations « préventives », un développement qui affaiblit encore l’idée selon laquelle la coercition régionale peut produire des gains stratégiques durables.
L’article présente les Émirats comme un acteur délibéré du chaos. Derrière une image soigneusement cultivée de tolérance, de modernité et d’ouverture; avec un ministère de la Tolérance, des gratte-ciel étincelants et des investissements sportifs médiatisés, Abou Dhabi est accusé de financer discrètement, d’armer et d’envoyer des mercenaires dans plusieurs zones de conflit. Hearst pointe notamment l’utilisation du port de Bosaso, en Somalie, comme un nœud d’un réseau logistique discret qui aurait alimenté les combats en Libye et au Soudan, tandis que les déclarations officielles continuent de nier toute implication.

Nulle part cette double face n’est plus visible, selon Hearst, qu’au Soudan. Les Émirats sont accusés d’armer les Forces de soutien rapide (RSF), la milice accusée de crimes de guerre et de nettoyage ethnique au Darfour. Des routes d’approvisionnement passant par le Tchad et la Libye, ainsi que le recrutement de mercenaires colombiens, feraient partie d’un effort systématique pour prolonger le conflit.
Le même schéma apparaît dans le partenariat militaire croissant des Émirats avec Israël. Malgré la famine et ce que de nombreux observateurs internationaux qualifient de génocide à Gaza, la société de défense israélienne Elbit Systems a signé un contrat d’armement de 2,3 milliards de dollars avec Abou Dhabi; le plus important de l’histoire d’Israël. Parallèlement, Hearst observe un rapprochement croissant entre les Émirats, Israël et certains segments de l’extrême droite européenne, notamment des figures comme Nigel Farage, qui trouvent une utilité politique dans les discours islamophobes.
La conclusion de Hearst est historique et sans concession. La stratégie de la « petite Sparte » poursuivie par Abou Dhabi; la conviction qu’une concentration de puissance militaire et financière peut remodeler durablement la région, est vouée à l’échec. L’histoire, rappelle-t-il, se souvient d’Athènes, pas de Sparte. C’est la cité qui a perdu la guerre du Péloponnèse, mais qui a légué au monde la philosophie, l’art et la démocratie, et non la vainqueure militarisée qui n’a presque rien laissé derrière elle.
Pour Hearst, Mohamed ben Zayed reproduit le même calcul stratégique erroné qui a déjà fait chuter des puissances régionales et mondiales avant lui : la conviction que la force brute seule peut imposer l’ordre. Le soft power: la légitimité, la culture et la capacité d’inspirer plutôt que de contraindre, reste la seule force qui dure.








