Algeria Gate : À l’occasion du Salon international du livre d’Alger (SILA), l’historien Benjamin Stora a livré au quotidien arabophone Echaab, dans un entretien publié le 1er novembre 2026, une lecture critique de l’état des relations entre l’Algérie et la France. Au-delà des tensions diplomatiques, ses observations mettent en lumière les obstacles persistants à une véritable réconciliation mémorielle, mais aussi la résurgence de discours hérités de l’époque coloniale dans une partie du paysage politique et médiatique français.
En effet, le constat est loin d’être rassurant. Plus de six décennies après l’indépendance de l’Algérie, le passé colonial continue de peser lourdement sur les rapports entre les deux pays. Pour Benjamin Stora, la sortie de cette impasse exige davantage que des gestes symboliques ou des déclarations politiques ponctuelles. Elle suppose un véritable travail historique, éducatif et culturel, capable de faire émerger une reconnaissance durable des violences et des crimes de la colonisation.
La question des excuses officielles, régulièrement évoquée dans le débat sur les relations algéro-françaises, ne saurait constituer à elle seule une réponse au contentieux mémoriel. La reconnaissance des faits doit, selon la démarche défendue par l’historien, s’accompagner d’un travail approfondi sur leur transmission et leur enseignement.
Cette exigence se heurte toutefois à la progression des courants d’extrême droite en France. Leur influence contribue à entretenir une lecture contestée de l’histoire coloniale et complique les initiatives visant à faire avancer le dossier mémoriel. Les questions des restitutions des biens culturels et historiques illustrent également les difficultés auxquelles se heurte ce processus.
Derrière les discours sur l’apaisement, la France peine ainsi à dépasser les résistances politiques et idéologiques qui entravent une confrontation sereine avec son passé.
L’Algérie, instrument commode des tensions politiques françaises
L’autre point de préoccupation soulevé par Benjamin Stora concerne le traitement réservé à l’Algérie dans certains médias français. L’historien déplore une tendance récurrente à faire du pays un sujet d’accusation et un bouc émissaire dans les débats politiques hexagonaux.
L’Algérie se retrouve ainsi régulièrement au centre de polémiques qui dépassent largement le cadre des relations bilatérales. Cette instrumentalisation contribue à détourner l’attention des difficultés internes auxquelles la société française est confrontée, notamment le pouvoir d’achat, l’insécurité, le chômage ou encore les problèmes du système éducatif.
Les amalgames visant les Algériens et les musulmans participent également à la dégradation du climat social. Une approche qui, loin de favoriser le dialogue, alimente les préjugés et renforce les fractures au sein de la société française.
Pour l’historien, ces discours ne peuvent être dissociés de la persistance de représentations héritées de la période coloniale. Les rapports de domination et les hiérarchies d’autrefois continuent, sous des formes différentes, de traverser certains discours politiques et médiatiques contemporains.
Cette réalité pose une question fondamentale : comment prétendre construire une relation équilibrée avec l’Algérie tout en laissant prospérer des discours qui entretiennent les stéréotypes et les réflexes de domination ?
La réconciliation ne peut être durable si elle repose sur une mémoire sélective ou sur une reconnaissance à géométrie variable des responsabilités historiques. Elle nécessite, au contraire, de sortir des lectures partisanes et des instrumentalisations qui continuent d’empoisonner le débat public.





