Algeria Gate : Derrière l’image de Dubaï comme capitale mondiale du luxe et du commerce se trouve un marché beaucoup plus controversé : celui de l’or africain, Plusieurs enquêtes internationales décrivent les Émirats arabes unis comme une destination majeure de l’or provenant de circuits de contrebande et de régions ravagées par les conflits, faisant de Dubaï un maillon central d’un commerce dont les conséquences se font sentir bien au-delà du Golfe.
Des centaines de tonnes d’or africain vers les Émirats
Selon SWISSAID, les Émirats ont importé 748 tonnes d’or africain en 2024, soit une hausse de 18 % en un an, consolidant leur position de première destination de l’or provenant du continent, L’organisation affirme qu’une partie de ces flux est liée à des réseaux de contrebande et à des zones de conflit.
Le phénomène est particulièrement visible lorsque les statistiques d’exportation et d’importation ne correspondent pas, SWISSAID estime ainsi qu’entre 2012 et 2022, environ 2 596 tonnes d’or africain non déclarées comme exportations dans les pays d’origine ont néanmoins été enregistrées à leur arrivée aux Émirats.
Dubaï devient alors une étape déterminante : après le négoce ou le raffinage, l’or peut être réexporté vers d’autres grandes places financières, tandis que son origine initiale devient beaucoup plus difficile à retracer.
Le Soudan au centre des accusations
C’est au Soudan que les conséquences de ces circuits prennent une dimension particulièrement grave, Le groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan a établi que l’or constitue une source de revenus pour les parties engagées dans la guerre et que le conflit a favorisé l’expansion des réseaux de contrebande.
Les experts de l’ONU ont notamment documenté le cas d’un négociant soudanais associé aux Forces de soutien rapide qui avait reçu 50 kilogrammes d’or à Dubaï en mai 2023.
SWISSAID indique de son côté qu’en 2024 les Émirats ont importé 29 tonnes d’or directement du Soudan, mais également d’importantes quantités depuis des pays voisins : 27 tonnes depuis l’Égypte, 18 tonnes depuis le Tchad et 9 tonnes depuis la Libye, L’organisation considère certains de ces pays comme des points de sortie pour l’or soudanais provenant notamment de territoires contrôlés par les Forces de soutien rapide.

Quand les ressources africaines financent les groupes armés
Le problème ne concerne pas uniquement le Soudan, Les autorités américaines ont averti que des groupes armés actifs en Afrique utilisent depuis longtemps l’exploitation et le commerce de l’or pour financer leurs opérations.
Le Département d’État américain cite les Émirats parmi les principaux centres de raffinage et de négoce recevant de l’or d’Afrique subsaharienne et recommande une vigilance renforcée sur les achats effectués auprès de raffineries basées aux Émirats lorsque l’or peut provenir de pays en conflit comme le Soudan ou la République centrafricaine.
L’or présente un avantage considérable pour les réseaux clandestins : il est facilement transportable, difficile à tracer une fois fondu et peut être rapidement transformé en argent utilisable pour financer des combattants, contourner des sanctions ou acheter du matériel.
Dubaï profite de l’opacité des circuits africains
Une enquête récente du Financial Times décrit également l’expansion spectaculaire de l’influence économique des Émirats en Afrique : ports, mines, terres agricoles, infrastructures, logistique et services financiers. Les entreprises et fonds émiratis auraient annoncé plus de 168 milliards de dollars de projets sur le continent au cours de la dernière décennie.
Mais cette expansion suscite une interrogation majeure : qui bénéficie réellement de l’exploitation des ressources africaines ?
Les critiques de la stratégie émiratie estiment qu’un système combinant investissements, infrastructures portuaires, influence sécuritaire et accès aux matières premières permet à Abou Dhabi et Dubaï de profiter de la faiblesse institutionnelle de certains États africains, Le Financial Times rapporte ces accusations tout en soulignant que les Émirats contestent notamment les allégations concernant leur soutien aux groupes armés soudanais.
Une richesse africaine qui quitte le continent
Le paradoxe est brutal : des pays africains possédant certaines des plus importantes réserves d’or du monde voient une partie de cette richesse quitter leur territoire clandestinement tandis que leurs populations restent confrontées à la pauvreté, à l’instabilité et à la guerre.
Lorsque l’or échappe aux circuits officiels, ce sont aussi des recettes fiscales, des devises et des ressources destinées au développement national qui disparaissent, Pendant ce temps, Dubaï bénéficie de son rôle de centre international de négoce, de raffinage et de réexportation.
Les Émirats sous une pression croissante
Les autorités émiraties affirment avoir renforcé leurs règles de traçabilité, de lutte contre le blanchiment et d’approvisionnement responsable, Elles rejettent par ailleurs plusieurs accusations concernant leur implication dans les conflits africains.
Mais les chiffres publiés par SWISSAID et les constats des autorités américaines et des experts de l’ONU continuent d’alimenter les critiques sur la place qu’occupe Dubaï dans les circuits internationaux de l’or à haut risque.
Pour les pays africains concernés, l’enjeu dépasse donc largement le commerce : tant que l’or extrait dans les zones de guerre pourra rejoindre facilement les marchés internationaux, cette richesse risque de continuer à enrichir des intermédiaires et à financer des économies de conflit plutôt que le développement des populations qui vivent au-dessus de ces ressources.