Algeria Gate
Un communiqué sans ambiguïté de la Bibliothèque Nationale d’Algérie a jeté une lumière crue sur une affaire qui dépasse largement le simple incident éditorial.
L’ouvrage Les identités rebelles de la sociologue Fatma Oussedik, publié aux Éditions Koukou, n’a jamais fait l’objet d’un dépôt légal conforme aux dispositions de l’ordonnance n° 96-16 et du décret exécutif n° 99-226.
Plus grave encore : l’éditeur a utilisé le numéro ISBN d’un autre livre paru en 2022. Un procédé qui, en droit, relève du faux et usage de faux – autrement dit, d’un acte de falsification clairement répréhensible.

Derrière cette affaire se profile la figure bien connue d’Arezki Aït Larbi , directeur des Éditions Koukou, ancien correspondant de l’Agence France-Presse et du Figaro à Alger pendant de longues années. Journaliste au style acéré, silhouette reconnaissable entre mille – chevelure et moustache blanches imposantes, regard bleu perçant derrière des lunettes souvent posées sur la poitrine –, il incarne depuis des décennies une certaine idée de la liberté d’expression en Algérie, souvent brandie face aux pouvoirs en place. Son parcours, nourri aux sources de la presse française, l’a conduit à naviguer entre le journalisme d’investigation et le monde de l’édition.
Pourtant, aujourd’hui, c’est précisément cette double culture qui se retourne contre lui. Car en France, pays qu’il connaît si intimement, l’usage d’un ISBN falsifié ne relève pas de la négligence administrative : il expose son auteur à des poursuites pénales immédiates, à de lourdes amendes et à une humiliation publique dont les médias hexagonaux se feraient un plaisir. Comment celui qui a si longtemps observé les règles du jeu démocratique français a-t-il pu commettre une faute aussi élémentaire – et surtout aussi risquée – sur le sol algérien ?
La question mérite d’être posée avec rigueur. L’utilisation d’un numéro d’identification déjà attribué n’est pas un « oubli » : elle suppose une volonté délibérée de contourner la procédure obligatoire du dépôt légal, afin de mettre l’ouvrage en circulation et de le présenter à la presse et au public algérien.
Pourquoi une telle précipitation ? Pourquoi publier un essai aussi sensible – qui dissèque les identités collectives et revisite l’histoire propre de l’Algérie, notamment dans sa dimension mozabite – précisément autour de dates symboliques lourdes de sens ?
Certains ont déjà volé au secours de l’éditeur au nom de la liberté d’expression.
Le sociologue Nacer Djabi, entre autres, s’est illustré par un soutien bruyant, plaçant ainsi une partie de l’intelligentsia algérienne face à un dilemme embarrassant : doit-on défendre systématiquement quiconque invoque la « liberté » lorsqu’il est pris en flagrant délit de falsification et de violation de la loi ?
La défense légitime de la liberté de penser peut-elle excuser le recours à la falsification et le mépris des règles les plus élémentaires du métier d’éditeur ?
La Bibliothèque Nationale, en tant qu’institution garante du patrimoine écrit national, se trouve en position légitime de partie civile. Il ne s’agit plus seulement d’un différend éditorial, mais d’une atteinte à l’ordre public du livre. Le judiciaire algérien a désormais la responsabilité d’établir les faits, les intentions et les éventuelles complicités dans cette affaire de falsification.

Car le vrai scandale réside dans ce double langage : celui qui se pose en rempart intransigeant de la liberté d’expression, tout en bafouant les règles les plus basiques du droit et de l’éthique éditoriale par un acte de falsification. La France, que l’on invoque si souvent comme modèle, n’accepterait jamais une telle entorse. Pourquoi l’Algérie devrait-elle se montrer plus indulgente envers ceux qui, tout en se réclamant de ses valeurs, les piétinent avec désinvolture ?
L’affaire Les identités rebelles pose, en définitive, une question plus large à l’intelligentsia algérienne : jusqu’où la défense de la liberté peut-elle justifier le recours à la falsification ? La grandeur d’une nation se mesure aussi à sa capacité à distinguer, sans passion ni calcul, le dissident authentique du simple contrevenant aux lois.
La balle est désormais dans le camp de la justice. Et dans celui de tous ceux qui prétendent aimer les livres plus que les postures.












